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littérature russe - Page 17

  • Chez Tolstoï

    Une année dans la vie de Tolstoï : en découvrant une photo de Tolstoï à cheval sous ce titre de Jay Parini, je me suis laissé tenter par ce retour à Iasnaïa Poliana. Parini, professeur d’anglais à l’université de Middlebury, a sous-titré « roman » son récit de l’année 1910, celle qui verra mourir Léon Nikolaïevitch Tolstoï. Son récit à plusieurs voix s’inspire des journaux intimes des Tolstoï et des tolstoïens, parmi lesquels Tchertkov, l’ami, le frère spirituel du grand écrivain russe, ennemi juré de la maîtresse de maison, Sophia Andreïevna, qui le soupçonnait de pousser Tolstoï à priver sa famille par testament des droits liés à ses œuvres. C’est en lisant le journal intime de Valentin Boulgakov, le dernier secrétaire particulier de Tolstoï, que l’idée est venue à Parini de reconstituer « à travers un kaléidoscope » les images de cette dernière année. Pas une biographie donc, mais des instants d’une vie, d’une famille, d’un cercle rapproché. 

     
    La maison de Tolstoï (Iasnaïa Poliana).JPG
     

    Sophia Andreïevna écrivait son propre journal intime, récemment publié en français. « Liovotchka », quatre-vingt-deux ans, est son souci constant. Il y a longtemps qu’ils font chambre à part, ce qui lui permet d’échapper aux ronflements de son mari, mais elle prend soin chaque soir de tirer « jusqu’à son menton la couverture grise aux motifs en forme de clé » qu’il affectionne. Disparue l’heureuse époque où il lui donnait à recopier les pages de Guerre et Paix. Elle seule alors arrivait à lire son écriture. « Mais à présent je ne compte plus. » Sacha tape directement les textes de son père sur une Remington. Devenue l’enfant préférée de Tolstoï après la mort de sa sœur Macha, elle a carrément pris le parti de son père contre sa mère. Sa seule autre affection la porte vers son amie Varvara, que ses parents ont d’abord repoussée puis admise auprès d’elle, malgré leur relation trop voyante.

     

    C’est Tchertkov qui fait engager Valentin Boulgakov, vingt-quatre ans, à Iasnaïa Poliana, sous certaines conditions : éviter les relations sexuelles – les tolstoïens prônent la chasteté et le célibat –, ne pas appeler Tolstoï par son titre mais par ses deux prénoms, ne pas prêter l’oreille aux propos calomnieux de la comtesse à son sujet. Il y ajoute une clause secrète : Boulgakov tiendra pour lui un journal intime dans de petits carnets avec feuilles intercalaires détachables où il glissera du papier à décalquer. Tchertkov veut savoir qui rend visite à Tolstoï, ce qu’il lit, ce qu’il écrit, avec qui il correspond et ce que raconte Sophia Andreïevna, tout cela à leur insu. « Encouragez-le à revenir à son œuvre philosophique », ajoute l’intrigant qui considère les romans, même Anna Karenine, « faits pour les femmes, pour les bourgeoises chouchoutées qui n’ont rien de mieux à faire de leur temps ».

     

    Par le biais des souvenirs, le romancier rappelle le passé du couple : premières rencontres, demande en mariage, ébahissement de la jeune Sophia à qui son fiancé plus âgé qu’elle de seize ans fait lire par souci de vérité ses journaux intimes où il a noté toutes ses expériences sexuelles, depuis la perte de son pucelage dans un bordel à quatorze ans, jusqu’à cette paysanne avec qui il a satisfait « ses vils besoins » avant leur mariage et qui a accouché d’un fils hideux et stupide. Parini donne la parole au Dr Makovitski, fier d’être le médecin personnel du prophète de la nation russe. Pour lui, la comtesse « n’a pas l’âme assez vaste pour y accueillir les rêves qu’il (son mari) poursuit en vue d’améliorer le genre humain ». A Boulgakov, admirateur sincère de l’écrivain, chargé de compiler des maximes de sagesse en vue d’une anthologie (Tolstoï sélectionnera ensuite les citations à retenir). Chez Tcherktov, parmi les tolstoïens les plus fervents, le nouveau secrétaire remarque Macha, une jeune femme indépendante et délurée – « il ne serait peut-être pas facile de rester chaste à Teliatinki. » Son franc-parler l’embarrasse assez souvent, c’est elle qui le séduira.

     

    La salle à manger des Tolstoï.JPG

     

    La base du conflit perpétuel entre les époux Tolstoï est idéologique : l’écrivain rejette l’héritage aristocratique et souffre du fossé entre riches et pauvres. Il voudrait vivre aussi simplement qu’un moujik. Sa « Sonia », elle, veut maintenir un certain train de vie, veille aux intérêts de leurs treize enfants. Elle tient à distance tous ceux, mendiants, parasites, qui abusent de la générosité du comte. Elle a pris autrefois des cours de piano. Son professeur, l’illustre Tanaïev, la trouvait douée, mais son mari, amateur de musique, en était jaloux et a exigé qu’elle y mette fin. De même, il l’a fait renoncer à leur maison de Moscou, fuyant les mondanités. En janvier, Tolstoï note dans son journal : « Je suis triste. Les gens qui vivent autour de moi me paraissent terriblement étrangers. »

     

    Tchertkov, manipulateur, idéologue radical, fascine véritablement Tolstoï, qui ne peut se passer de sa compagnie, malgré les efforts de sa femme pour l’éloigner. Celle-ci en souffre, lui fait des scènes, provoque des crises. Quand il n’en peut plus, il dit à sa femme que leur séparation lui semble inéluctable. Ils ne sont d’accord sur rien. Mais Sophia Andreïevna le retient, rappelle les sentiments qu’ils ont eus l’un pour l’autre.

     

    Parini intercale dans son récit des lettres de Tolstoï, des pages de son journal. C’est le moraliste qu’il met en relief, le vieil homme prêt encore à changer de vie pour sauver son âme. Dans Une année dans la vie de Tolstoï, tous les faits évoqués reposent sur des sources fiables. Les paroles de l’écrivain sont citées telles quelles ou, parfois, viennent de conversations rapportées au style indirect. Parini a agencé tout cela de manière vivante, y ajoute quelques poèmes de son cru. Le récit se termine à la fameuse gare d’Astapovo où Tolstoï va mourir sans revoir sa femme, d’où le titre du film adapté de ce roman, The last station. Une introduction romanesque très accessible à l’univers de Tolstoï.

  • Quelle vérité ?

    Trofimov - Que la propriété soit vendue aujourd’hui ou non, quelle importance ? Il y a longtemps que tout cela est mort, on ne revient pas en arrière, les herbes ont envahi le sentier. Calmez-vous, chère amie. Il ne faut plus vous leurrer. Il faut, une fois au moins dans votre vie, regarder la vérité bien en face.

     

    Lioubov Andréevna - Quelle vérité ? Vous savez distinguer la vérité du mensonge, vous, mais moi, je ne vois rien, c’est comme si j’étais devenue aveugle. Toutes les questions importantes, vous n’en faites qu’une bouchée, mais, mon petit, c’est parce que vous êtes jeune, et qu’aucune de ces questions ne vous a encore fait mal. Vous regardez devant vous, sans crainte, mais vous ne voyez, vous n’attendez rien d’effrayant. Vos jeunes yeux n’ont pas encore découvert la vie. Vous êtes plus hardi, plus honnête, moins superficiel que nous autres, c’est vrai, mais réfléchissez, soyez un peu généreux, ayez pitié de moi. Pensez ! Je suis née ici, moi, c’est ici qu’ont vécu mes parents, mon grand-père, j’aime cette maison, ma vie n’a plus de sens sans la Cerisaie, et s’il faut vraiment la vendre, alors qu’on me vende, moi aussi, avec le jardin… (Elle étreint Trofimov et l’embrasse sur le front.) Rappelez-vous, mon fils s’est noyé ici… (Elle pleure.) Ayez pitié de moi, vous qui êtes bon et charitable… »

     

    Tchekhov, La Cerisaie, acte III

     

  • La Cerisaie et Lioubov

    Lioubov Andréiévna est de retour. Quelle émotion au domaine ! Le train est en retard, on l’attend avec impatience après cinq années d’absence. C’est l’aube d’une journée printanière. Les cerisiers sont en fleurs. Lopakhine, fils et petit-fils de moujik, riche à présent, tient à lui parler dès son arrivée de la situation financière : la propriété est couverte de dettes, elle risque d’être vendue au mois d’août. Mais qu’elle se rassure, il y a bel et bien une solution, lotir et louer le terrain pour les estivants, démolir les bâtiments, abattre la vieille cerisaie.

     

    La Cerisaie Couverture.jpg

     

     

    Au Théâtre de la Place des Martyrs, Théâtre en Liberté propose La Cerisaie, la dernière grande pièce de Tchekhov dans une mise en scène de Daniel Scahaise, jusqu’au 5 mars. Hélène Theunissen, dans le rôle principal, y est une magnifique Lioubov attendrie jusqu’aux larmes en retrouvant « la chambre des enfants » avec son bavard de frère Léonid, qui prononce bientôt l’éloge de l’armoire centenaire. Elle, devant le jardin : « O mon enfance ! O ma pureté ! C’est dans cette chambre que je dormais, d’ici que je regardais le jardin, le bonheur se réveillait avec moi tous les matins, et le jardin était alors exactement pareil, rien n’a changé… »

     

    Ania, la fille de Lioubov, dix-sept ans, joyeuse en général, confie son inquiétude à Varia, sa grande sœur, la fille adoptive de Lioubov : quand elle a retrouvé sa mère à Paris, très entourée mais ruinée malgré la vente de sa villa près de Menton, elle a eu pitié d’elle. L’insouciante Lioubov commande encore ce qu’il y a de plus cher au buffet de la gare, donne de l’argent à quiconque implore son aide. Même si Varia avait demandé, pour ne pas bouleverser sa mère, qu’on ne réveille pas Pétia Trofimov – le précepteur de Gricha qui s’est noyé à sept ans dans la rivière –, celui-ci veut absolument la saluer, quitte à réveiller ses larmes au souvenir de son petit garçon. Elle le trouve vieilli, enlaidi même, « l’éternel étudiant » ne s’en formalise pas.

     

    Joie des retrouvailles, souvenirs, émotions, « le temps passe » à l’ombre d’une menace : Lioubov risque de perdre le domaine si elle ne prend pas de décision, mais ni elle ni son frère qui compte sur l’argent d’une vieille tante ou sur un éventuel emploi à la banque ne peuvent envisager de recourir à la solution « vulgaire » de Lopakhine. « Excusez-moi, mon cher, mais vous n’y comprenez rien. S’il y a quelque chose d’intéressant, voire de remarquable dans notre district, c’est uniquement la cerisaie. » (Lioubov) Ania, elle, a « cessé d’aimer la Cerisaie comme avant », elle est sur la même longueur d’onde que Trofimov : « Toute la Russie est notre jardin. La terre est grande et belle, on y trouve beaucoup d’endroits merveilleux. (…) Il est clair, pourtant, que pour vivre dans le présent il faut d’abord liquider notre passé, le racheter, et ce n’est possible que par la souffrance, par un travail extraordinaire, incessant. » A la place des Martyrs, cette Cerisaie, je vous l’avoue, m’a plus d’une fois ramenée à notre jardin belge.

     

    Les acteurs sont remarquables : Bernard Marbaix joue fidèlement le frère loquace, Julie Lenain une lumineuse Ania prête pour « une vie nouvelle », Sylvie Perederejew l’active et tourmentée Varia. Jean-Henri Compère est un formidable Lopakhine en paysan parvenu qui se sent comme « un porc » dans cette famille qu’il aime mais qu’il ne parvient pas à persuader d’agir. Stéphane Ledune, l’étudiant qui se veut « libre comme le vent », porte une casquette et des lunettes à la Tchekhov. Je ne peux les citer tous, les rôles secondaires sont vraiment « habités » eux aussi, mais salue tout de même Jaoued Deggouj en vieux Firs, qui n’a jamais souhaité d’autre vie qu’au service de cette maison. Hélène Theunissen est la plus attachante : sous sa réputation de légèreté, Lioubov Andréevna est une femme qui a besoin d’être aimée, entourée, qui se sait coupable mais aime donner, qui se fâche contre le pontifiant Trofimov quand il se croit « au-dessus de l’amour ».

     

    Tchekhov scelle le destin de la Cerisaie en quatre actes. Un grand voile blanc au-dessus de la scène glisse de l’un à l’autre : de l’aube du premier jour dans la chambre à une fin d’après-midi dans un champ ; du salon où l’on danse (vraiment), un soir, en attendant le résultat de la vente, au jour du départ à la saison des feuilles mortes. Les costumes, la lumière, le décor (sobre), la musique, tout porte avec justesse cette comédie mélancolique, « presque un vaudeville » selon son auteur. Il y manque peut-être une vibration, un zeste de folie (comme lors du surgissement des masques), pour atteindre la magie d’un Giorgio Strehler, mais le spectacle illustre bien son propos : « Le vrai classique ne passe pas. Il peut être plus évident à certaines périodes, moins à d’autres ; mais l’œuvre d’art reste intacte, elle est là et parle. »

  • Perte

    « Un soir de juillet descendait sur Baden-Baden, ville d’eaux allemande ; au loin sur la Forêt-Noire ou la forêt de Thuringe des nuages violets s’amoncelaient, des éclairs de chaleur zébraient l’horizon ; plus près de la ville, sur les hauteurs environnantes, on apercevait le Château-Vieux et le Château-Neuf aux murs de briques rouges avec leurs tours crénelées ; d’ici quelques jours, nous allons retrouver Anna dans l’escalier de pierre d’un des châteaux, fuyant Fédia, capable après une perte au jeu de lui soutirer leurs derniers sous ; elle grimpe les marches avec légèreté comme si Sonia ou Micha n’étaient pas là, sous son cœur, mais arrivée au second palier elle a soudain un étourdissement, mal au ventre, des nausées, elle doit s’asseoir sur un banc, au vu de tous les promeneurs qui la regardent parce qu’elle est au bord de l’évanouissement ; quand Fédia la retrouve, il tombe encore une fois à genoux devant elle, en public ; elle se cache le visage dans les mains pour échapper aux regards et parce qu’elle est sur le point de vomir ; il se frappe la poitrine en disant qu’il la rend malheureuse, mais ce n’est plus aussi terrifiant qu’avant, elle s’est habituée ; elle lui donne l’argent en sachant qu’il va le perdre au jeu. »

     

    Leonid Tsypkin, Un été à Baden-Baden

     

    Stiftskirche_Baden-Baden (wikipedia).jpg
  • Dostoïevski et lui

    Un été à Baden-Baden est l’œuvre d’un médecin chercheur russe, Leonid Tsypkin, dont les deux parents étaient médecins, russes et juifs. Tsypkin (1926-1982) a écrit pour lui-même durant toute sa vie. Au-dessus de sa table de travail, il avait les photos de Tsvetaeva et de Pasternak. Par prudence, il avait renoncé à publier. L’installation de son fils aux Etats-Unis avait valu au pathologiste une rétrogradation au poste d’assistant-chercheur. C’est un ami journaliste qui a sorti d’URSS le tapuscrit
    d’Un été à Baden-Baden (écrit le soir, de 1977 à 1980), publié à New York dans
    un hebdomadaire pour émigrés russes, quelques jours avant qu’une crise cardiaque ne terrasse son auteur.

     

    Dostoïevski par Rundaltsov d'après une photographie(détail) - Musée Dostoïevski.jpg

    Portrait de Dostoïevski par Rundaltsov (d’après une photo), détail – Musée Dostoïevski

     

    Une belle préface de Susan Sontag en 2001 (d’une vingtaine de pages) nous présente Tsypkin, passionné de Dostoïevski. Comme elle l’explique, Un été à Baden-Baden n’est ni une fantaisie autour de Dostoïevski ni un roman documentaire. Dans ce double récit, le narrateur voyage en train vers Leningrad et raconte en parallèle le voyage de Dostoïevski et de sa seconde épouse, Anna Grigorievna, qui ont quitté Pétersbourg à la mi-avril 1867 pour se rendre en Europe de l’ouest et échapper à des ennuis de toutes sortes. Ils y sont restés quatre ans. A Baden-Baden, l’auteur du Joueur espérait gagner au casino de quoi sortir de sa misère financière.

     

    « Rien n’est inventé, tout est inventé » (Sontag) : Tsypkin possède une connaissance pointue de son sujet, des lieux liés à la vie ou à l’œuvre de Dostoïevski. Celui-ci le fascine malgré son antisémitisme, un mystère pour lui qui fait partie de la « tribu ». Il ne peut comprendre « qu’un homme si sensible dans ses romans aux souffrances humaines, que ce défenseur zélé des humiliés et des offensés (…) n’ait pas trouvé un seul mot pour défendre ou justifier des êtres humains persécutés depuis des milliers d’années ».

     

    La longue phrase d’incipit entraîne immédiatement le lecteur dans un flux de sensations et de pensées, dans le mouvement du voyage et du récit : « C’était un train de jour, mais on était en hiver, en plein hiver, fin décembre, et puis le train allait vers Leningrad, vers le nord, il s’était donc mis à faire sombre très tôt – seules surgissaient les lumières des gares au sortir de Moscou, fuyantes, comme emportées en arrière par une invisible main… » Le narrateur ouvre dans le train le Journal d’Anna Dostoïevski qu’il a emprunté à sa tante, une « mise au net des notes prises en sténo par Anna à l’étranger, l’été qui suivit son mariage ».

     

    St Petersbourg Vitrine au musée Dostoïevski.jpg

    Vitrine au Musée Dostoïevski

     

    Sans qu’il y ait de démarcation précise (Sontag compare le style libre et original de Tsypkin à celui de Saramago), nous voilà devant la Madone Sixtine exposée au musée Pouchkine à Moscou – une reproduction de ce tableau fut offerte peu de
    temps avant sa mort à Dostoïevski, image conservée au musée Dostoïevski de Leningrad. Et voici les Dostoïevski à Dresde, où après avoir visité le musée des Beaux-Arts, ils déjeunent en terrasse sur l’Elbe. Une altercation avec un serveur réveille les souvenirs du bagne et du méprisant major qui avait provoqué Chez Fédor, par peur, une réaction servile qu’il se reproche encore. A son tour d’être désagréable, et c’est souvent Anna qui en fait les frais.

     

    La mère d’Anna lui a donné de quoi payer le voyage, mais Dostoïevski reproche à sa femme de porter des gants usés, l’humilie. « Ils rentrèrent côte à côte, sans se parler, comme des étrangers. » Le soir, apaisé, Dostoïevski la rejoint dans la chambre – « et la traversée commençait : ils nageaient à grandes brasses,
    sortant en même temps les bras hors de l’eau, aspirant en même temps l’air
    dans leurs poumons, s’éloignant du rivage, vers le bleu profond de la houle à l’horizon… »

     

    Le couple et la littérature, voilà les axes profonds de ce roman hors du commun.
    On y assiste aux prises de bec, aux réconciliations, on remonte le temps vers la première rencontre entre Anna et Dostoïevski, sous l’œil méfiant du beau-fils, puis du reste de la famille. A Baden-Baden, Anna et lui logent dans une pension modeste et
    les premiers jours sont heureux, «  pareils au matin d’une belle journée d’été, quand il a plu la nuit et que tout est lavé : verdure, asphalte, maisons, tramways rouges comme repeints à neuf ». L’élégant Tourgueniev, lui, peut s’offrir le luxe
    d’un grand hôtel – où Dostoïevski ira quémander quand il sera sans ressources et se disputer avec cet « Allemand » qui ne connaît pas la Russie, selon lui.

     

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    Musée Dostoïevski, Saint-Pétersbourg

     

    Tsypkin décrit toutes les espérances de l’écrivain joueur au casino de Baden-Baden, ses fantasmes, ses défis, l’ivresse des gains, la fascination de la chute, les stratégies qui échouent par la faute de quelque gêneur, la gaieté des retours auprès d’Anna avec des friandises pour fêter l’argent gagné, l’horreur des défaites de plus en plus fréquentes, des bijoux mis en gages, puis des meilleurs de leurs vêtements, la spirale de la déchéance. Culpabilité, orgueil, humiliation.

     

    Entremélés à ces scènes de voyage et de ménage, sans transition, les réflexions du voyageur dans le train, sur sa lecture ou sur les autres voyageurs, les souvenirs qui affluent au passage de telle ou telle gare liée à un épisode de la vie de Dostoïevski, de ses personnages. Chez son amie Guilia à Saint Pétersbourg, le narrateur relit l’article de Dostoïevski intitulé « La Question juive », problématique pour tant d’historiens de la littérature. Tsypkin évoque magnifiquement la ville sous la neige, l’hospitalité d’une amie, le musée Dostoïevski, et enfin, dans cet immeuble d’angle à pan coupé comme on en voit beaucoup à Pétersbourg et que choisissait toujours Dostoïevski pour y
    loger (fascination du triangle étudiée par Tsypkin), la mort du grand homme.

    Si chaque roman est un voyage, Un été à Baden-Baden de Leonid Tsypkin est une plongée en eaux profondes où l’on retient son souffle, subjugué par ce tête à tête entre deux esprits tourmentés, Dostoïevski et lui.